
Voici un de mes livres de chevet, qui me fit aimer le Viêtnam avant de le connaître vraiment : il s’agit du récit, publié en 1926, du voyage effectué un an plus tôt au Viêtnam par un Français, Léon Werth. Disons-le d’emblée, ne vous fiez pas à son titre qui peut fleurer son “Indochine-perle-de-l’Empire” : Cochinchine est un chant d’amour autant qu’un pamphlet féroce.
Ecrit à une époque où le sud du Viêtnam était une colonie appelée “Cochinchine”, où le Viêtnam n’avait pas d’existence aux yeux de la France, où les Viêtnamiens étaient nommés “Annamites”, où il fallait aux natifs du pays l’équivalent d’un passeport pour se déplacer de Saïgon à Hué, pour se rendre de Hué à Hanoï, ce livre figure dans mon panthéon littéraire personnel car ses multiples lectures n’en épuisent pas la puissance, n’attenuent pas sa force évocatrice.
Lorsqu’il se rend au Viêtnam en ce début des années 20 avec le seul “souci d’y observer les hommes et les moeurs, les relations des Européens et des Annamites“, l’écrivain-journaliste Werth qui “se promène” de Cholon à Sadec, de Bac Lieu à Mytho, connaît deux chocs d’une même violence : le colonialisme intégral et le Viêtnam. Son livre raconte donc le dégoût du premier et la fascination exercée par l’autre.
Et le style de Werth est précieux parce que sa sécheresse, sa précision restitue la netteté des choses vues, des “images“. Le lyrisme, under control, est poignant, la critique, froide, sans fioriture, est assassine. Sa plume est à la fois, ou tantôt, un scalpel et un pinceau. Un scalpel impitoyable pour les coloniaux qui, à de rares exceptions, sont “des caricatures d’Européens“, qui “du gouverneur au gendarme sont devenus des potentats en Asie“, dont la puissance tient à la force militaire et à l’argent mais encore plus à “la saillie de leur nez, à la couleur de leur peau“. Et qui se permettent tout : tabasser le pousse pousse et ne pas le payer, rosser en public le petit vendeur de journal. Werth, qui voit avec des yeux d’européen d’Europe, juge la déchéance morale de ces Français de “Cochinchine” : “entre cette civilisation qu’ils ignorent et l’esprit de l’Europe qui les abandonne, ils vivent aussi démunis que des sauvages“.
En contrepoint de cette société coloniale triviale, brutale et déracinée, est peinte une Asie, non totalement idyllique, non parfaite, mais qui, hommes, moeurs, paysages, lumière, comportements et attitudes naturels forme une civilisation qui étonne - et finalement subjugue. A cet égard les pages décrivant les impressions glanées entre Mékong et Bassac sont sans doute les plus belles du livre, qui montrent une vie rurale diurne et nocturne où hommes et nature semblent coexister dans une harmonie que seule la présence européenne vient rompre.
Le sociologue, l’historien et l’amoureux du Viêtnam ne ressortiront pas indemnes de Cochinchine.
Sa lecture bonifie.
Extrait :”derrière cette grille, boulevard Bonnard ou Charrère, ils sont deux, l’homme et la femme…N’était la température, je dirais qu’ils prennent le frais. Ils sont énormes, mais soufflés, gonflés. Ils portent sur ventre et seins, des visages mous comme de la vase. Et leurs petits yeux, perdus dans la masse, regardent avec insolence. Insolence? Non, c’est moi Européen à peine débarqué qui lis de l’insolence où il n’y a que parfait contentement de soi, certitude d’appartenir à race supérieure, qui porte en elle la civilisation et qui doit en préserver le prestige… La tradition du prestige européen a fait du dieu blanc colonial une sorte de dieu parvenu. Mais l’impassible et silencieux démon d’Extrême-Orient veille. Il n’opère point par revendication déclamatoire. Il est patient. Au seuil du compartiment, près de l’homme et de la femme européens, il a simplement placé, toute droite, immobile, leur bonne chinoise, au visage comme sculpté dans l’absolu, qui porte à chaque poignet un cercle de jade et qui semble, austère, délicate, une reine égarée“.
Cochinchine de Léon Werth, Editions Viviane Hamy, 249 pages.
Phở Bò